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Blog d'Olivier Issaly

Vers une pensée distribuée ?

Il y a un peu plus d’un an, j’avais particulièrement apprécié ce billet de Scott Karp, où il s’interrogeait sur ses difficultés à lire un livre en entier, et de façon plus générale, sur sa perte de capacité de concentration. Scott Karp évoquait alors l’impact d’Internet au fil des années, qui favorise une lecture courte, rapide et surtout distribuée.

Quelques mois plus tard, ce fut au tour de Nicholas Carr, dans son article Is Google Making Us Stupid ?, dense et riche en références, de constater les mêmes symptômes – perte de capacité de concentration, évolution vers une lecture séquencée et distribuée, etc. – et d’expliquer, aux travers de nombreux exemples historiques, comment toute nouvelle technologie et média façonne non seulement notre manière de consommer l’information mais aussi de la traiter, c’est à dire notre manière de penser. Internet n’échappe évidemment pas à la règle, bien au contraire. On peut adhérer ou non à sa conclusion – à trop vouloir s’appuyer sur d’autres formes d’intelligence, c’est notre propre intelligence qui devient artificielle – mais les faits évoqués sont je pense bien réels et méritent réflexion.

Une lecture distribuée intellectuellement moins difficile ?

Le fond du propos de Karp et Carr est notamment de constater qu’un usage intensif d’Internet comme source d’information tend à diminuer les capacités de concentration. Cela est du en bonne parti à la nature distribuée de l’information sur Internet

Distribuée d’abord dans l’espace déjà : depuis un article ou un billet de blog, il faut naviguer de lien hypertexte en lien hypertexte pour collecter l’ensemble de l’information dont on a besoin. Ce sont autant de changements de contextes : auteurs différents, lignes éditoriales différentes, etc. Sur le Web, cette distribution est inhérente à la structure même du média, favorisant le morcelement grâce au lien hypertexte.

Puis distribuée dans le temps : l’ensemble d’un raisonnement ne vient que par la parution progressive de plusieurs articles ou billets, comme par exemple ceux de Scott Karp et Nicholas Carr à quelques mois d’intervalle, et probablement d’autres avant (voir les liens dans leurs articles) et après (comme ce présent billet). Pis, le Web évoluant en permanence, il n’y a pas de début ou de fin à une pensée. Ou du moins, pas de manière aussi franche qu’un livre qui par essence est quasi figé.

Certes, ce phénomène existait déjà avec les livres : on reconnait notamment les bons livres à la richesse de la bibliographie, signe que l’auteur s’est nourri de nombreuses références pour consolider sa réflexion. Ce processus d’enrichissement progressif des idées, consistant à construire en s’appuyant sur les créations passées, est vital pour tout art et pour l’innovation en général.

Mais le Web a accru ce phénomène pour l’écrit, augmentant la granularité des idées et réflexions. En effet, l’intervalle de temps est beaucoup plus court (quelques jours ou semaines souvent, contre quelques années pour les livres). Mais surtout, la conséquence est d’inciter petit à petit l’auteur à publier plus rapidement sa pensée, avec probablement moins de recul. Et ce n’est pas gênant après tout car on peut toujours soi-même repréciser sa pensée lors d’un futur billet par exemple. L’avènement des blogs, puis des plateformes de micro-blogging comme Twitter, sont des signes tangibles de cette granularisation des publications, et globalement des idées et réflexions.

Conséquence : la lecture au quotidien sur le Web semble brouillon, confuse, désordonnée, sans ligne directrice. On est par ailleurs face à un ordinateur sans cesse déconcentré par des évènements externes : mails qui arrivent, un(e) ami(e) qui nous parle sur une messagerie instantannée, déconcentration par le contenu annexe de la page (publicité notamment), etc… À contrario la lecture d’un livre présente une réflexion structurée, cohérente, nécessitant un effort de concentration tout au long de la lecture du livre. Clairement, la lecture d’un livre nécessite un effort intellectuel certain, forcant à s’isoler le temps de la lecture en monopolisant notre temps de cerveau.


Rien de tel qu’un voyage en train pour se plonger dans un livre

Doit-on en déduire pour autant que la lecture sur le Web ne recquiert pas d’effort intellectuel, voire, comme le suggère Carr, qu’à délaisser l’effort intellectuel de lecture et de concentration, on tend à réduire nos propres capacités intellectuelles ? Je ne suis pas vraiment d’accord avec cela, et penche plus du côté de Karp qui évoque juste une nouvelle manière de pensée, sans préjuger qu’elle soit moins intense intellectuellement.

Pour preuve, on peut présenter le problème sous l’angle inverse. Lire un livre est finalement un exercice relativement aisé : le contenu est harmonisé et cohérent (il s’agit du même auteur), linéaire (il suffit de tourner les pages) et surtout le support est propice à la concentration (pas de contenu externe, incite à s’isoler pour lire). En somme, on commence les premières pages, on se laisse guider et voilà.

La lecture sur le web est en revanche difficile pour arriver au même niveau de réflexion. C’est à vous de faire l’effort de collecter les idées et réfléxions provenant de sources et contextes tous aussi différents les uns que les autres. Par ailleurs, trouver la bonne combinaison de sources pour construire sa réflexion n’a rien d’aisé, une mauvaise combinaison pouvant réduire la qualité de la réflexion, là où un livre longuement mûri a fait l’objet d’un long travail de référence. Et cet exercice de lecture sur le Web est d’autant plus difficile qu’il s’étale dans le temps.

Certes, rien n’oblige à faire cet effort là pour tirer une réflexion cohérente d’une lecture distribuée sur le Web. Pourtant, je pense que quiconque s’intéressant à un sujet particulier, le suivant quotidiennement au travers de différentes ressources sur le Web, fait insconsciemment ce travail de consolidation au fil du temps.

C’est en ça que je crois plus à une évolution de notre façon de penser, plus qu’à une réduction de nos capacités intellectuelles. Personnellement, j’apprécie les deux modes de lecture. Je lis énormément sur le Web, me nourrit de nombreuses références. Mais à côté de ça, j’apprécie aussi de temps en temps de faire une pause dans ma réflexion, et de lire un livre présentant une vision cohérente et aboutie de ce que j’ai pu lire depuis plusieurs mois.

Et dans les autres arts ?

Je n’ai parlé jusqu’ici que de l’écrit, entendant même implicitement par livre tout ce qui n’est pas roman ou fiction. Pourtant ce qui m’a frappé récemment, c’est de réaliser à quel point ce qui était vrai pour l’écrit (l’évolution livre, blog, micro-blog par exemple) l’était aussi pour d’autres domaines. Pas nécessairement l’aspect distribué de l’écrit sur le Web (où la réflexion se compose de sources différentes), mais à tout le moins la miniaturisation de l’oeuvre.

Le premier exemple qui m’est venu à l’esprit est celui des oeuvres cinématographiques. On assiste depuis plusieurs années à un véritable retour en force des séries, sur des formats bien plus courts qu’un film (20 à 40 minutes souvent). Beaucoup d’avantage à cela : recquiert moins de temps (et donc d’attention), peut occuper dans les transports en commun, etc.. Je lisais aussi récemment un auteur qui expliquait qu’il était beaucoup plus facile de travailler un personnage sur une vingtaine d’épisodes que sur 1 heure et demie. Là encore, on miniaturise l’oeuvre, et on étale sa perception globale dans le temps.

Plus récemment, c’est l’exemple de la musique auquel j’ai pensé. C’est en réécoutant mes CDs que je me suis aperçu que l’album musical a lui aussi été découpé en petit morceau. Certes, les albums ont toujours été découpés en différentes pistes assez courtes (bien que là aussi c’est une technologie qui a probablement poussé à cela, la radio en l’occurence), mais le support du CD forcait plus ou moins l’écoute de l’oeuvre dans sa totalité. L’avènement des technologies comme le mp3 a clairement changé la donne au fil du temps, permettant de composer des playlists mixant des oeuvres différentes. Il suffit de regarder les profils des membres de last.fm et leurs dernières écoutes pour s’apercevoir que peu écoutent les albums dans leur totalité.

J’ai encore quelques exemples en tête comme cela. L’émergence des blog de comic par exemple comparé à une BD traditionnelle. Pour revenir à l’écriture et à l’orthographe, je serais curieux aussi de connaître les statistiques au fil du temps sur l’utilisation des tirets, des points-virgules voire même des virgules (signes de constructions de phrases élaborées) au sein des publications litteraires. Ce serait là aussi un signe de réduction de l’effort de lecture en lui-même.

Tous ces exemples montrent une tendance claire à la réduction de l’attention et de la concentration, à une préférence vers des oeuvres (au sens large) courtes et rapides à consommer, quitte à en consommer plus souvent dans le temps. Comme je le disais plus ahut, je ne pense pas qu’il y ait matière à s’inquiéter comme le suggère Carr, je pense qu’il s’agit plus d’une évolution, l’essentiel étant d’en être conscient.

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2 Commentaires

  1. Une petite abeille

    Assistera-t-on à des micro-coïts distribués entre plusieurs partenaires?

    A force de vouloir court et intense, perdra-t-on le goût de perdre son temps?

    A trop séquencer notre rapport au support, de quelle manière notre rapport au temps se modifie? Ou est ce l’inverse? Ou une synergie des deux?

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